Île Barbe

Île Barbe

L'Île Barbe porte en elle une sorte de résumé patrimonial et historique de Lyon et cela pour trois raisons : une histoire longue, glorieuse, mais pleine de vicissitudes ; un patrimoine architectural remarquable ; la beauté et l'élégance des lieux.

Il n’est guère facile de deviner que sur cette île résidentielle, une prestigieuse abbaye bénédictine a connu un rayonnement exceptionnel pendant plus de douze siècles.

Située au milieu de la Saône, au nord de Lyon, son nom provient du latin insula barbara, « l’île sauvage ».

Histoire de l’Île Barbe

Au temps des Gaulois, l’île aurait été un lieu de culte druidique; une statuette de déesse-mère a été découverte à la pointe nord de l’île.

A l’époque romaine, les rives de Saône était bâtie d’habitations de citoyens romains. On peut voir près de l’église Saint-Rambert toute proche le tombeau d’un légionnaire romain (transformé depuis en fontaine), et dans l’île, des pierres tombales de vétérans de la XXXe légion.

L’histoire chrétienne de l’île commence par des solitaires, sans doute des réfugiés, chassés de Lyon par la persécution de Marc Aurèle en 177 et par celle de Septime Sévère en 197.

Dès 240, un bâtiment de résidence et une chapelle dédiée à Saint-André sont construits pour eux à la pointe nord de l’île (actuelle chapelle Sainte Anne). La communauté se choisit un abbé, c’est le début d’une véritable communauté monastique. Le sixième abbé, Martin, disciple de Martin de Tours, introduit la règle de St Martin avant de devenir évêque de Lyon en 402. L’abbaye occupe alors la moitié nord de l’île, côté amont de la Saône, le reste étant laissé inoccupé, car inondable..

Eucher, évêque de Lyon de 435 à 449, aimait séjourner au monastère pour y écrire ses ouvrages.

A la chute de l’Empire romain (vers 476), les Burgondes occupent Lyon et le pays rhodanien avant d’en être délogés par les Francs en 532. En 538, un moine de l’île, Loup, devient évêque de Lyon. A sa mort, il est inhumé dans l’île où son corps sera longtemps vénéré : son nom fût donné, avec celui de saint Martin de Tours, à l’église principale de l’île.

La domination franque est dure : le maire du palais Ebroïn fait assassiner l’évêque de Lyon Ennemond et saccage l’île en 658.

Au VIIIe siècle, la vie au monastère y est misérable : en 707, l’évêque d’Auvergne, qui y séjourne en se rendant à Rome, a peine à nourrir ses compagnons.

Vers 725, les Sarrasins dévastent Lyon et l’île Barbe, avant d’être refoulés à Avignon en 735.

A partir de 807, Leidrade, ex bibliothécaire de Charlemagne et évêque de Lyon, procède à un ambitieux programme de restauration des divers établissements religieux de Lyon. Dans une lettre qu’il adresse à Charlemagne et qui restera célèbre, il précise qu’il a fait refaire les toits de l’abbaye et redresser certains murs, et que l’abbaye peut désormais accueillir 90 moines. Il demande à son ami Benoît d’Aniane, un des principaux acteurs de l’essor bénédictin en Europe, d’envoyer une vingtaine de ses moines à l’abbaye. Parmi ces bénédictins, Campio est nommé abbé; il sera la cheville ouvrière du renouveau de l’abbaye et y introduira la règle de saint Benoit. La bibliothèque de l’abbaye se voit enrichie de quelques-uns de ses plus beaux manuscrits avec l’arrivée des bénédictins. On a prêté à Charlemagne lui-même l’attribution d’une bibliothèque renfermant un grand nombre de manuscrits précieux. Le souverain aurait même séjourné entre les murs de l’abbaye.

On peut commencer à se faire une idée de l’étendue de la seigneurie de l’abbaye à cette époque par les chiffres évoqués dans le rapport de Leidrade : une centaine de terrains cultivés et une cinquantaine en friche. L’abbaye est déjà relativement importante.

L’abbaye est à nouveau confrontée à de sombres difficultés au début du Xe siècle, principalement en raison des invasions hongroises. Mais en 971, l’abbatiat d’Eldebert marque le début de la renaissance de l’abbaye. Le diplôme confirmant les privilèges de l’abbaye fournit une première estimation détaillée de l’étendue de la seigneurie de l’abbaye : trois grandes zones la composent ; la première s’étend en Dombes autour des actuelles Montanay, Neuville-sur-Saône, Rillieux, une seconde recouvrant la région de Saint-Rambert-sur-Loire, Cleppé, Firminy, et la troisième, beaucoup plus éloignée en Tricastin et en Gapençais. L’île Barbe fait alors figure de monastère assez puissant et indépendant ; la vie spirituelle y a une réputation de grande rigueur.

En 1070, l’abbé Hogier fait édifier, hors de la clôture, l’église Notre-Dame à l’intention des pèlerins. Les reliques que possèdent l’abbaye et la dévotion qu’inspire Notre-Dame-de-l’Île attirent très vite les foules. De nombreuses processions se déroulent sur l’île, à Pâques, à l’Ascension, à la Pentecôte, à la Saint-Loup ou à la Saint-Martin.

Au cours des siècles qui suivent, l’étendue du patrimoine de l’abbaye ne va cesser de s’étendre, en même temps que son rayonnement intellectuel. Au XIIe siècle, l’abbaye possède 113 églises et 48 prieurés. En 1362, lorsqu’on fera transcrire l’ensemble des titres de l’abbaye concernant ses terres, le tout formera un rouleau d’une trentaine de mètres de long : le fameux rouleau de l’île Barbe, conservé de nos jours aux archives départementales du Rhône.

Durant cet âge d’or de l’abbaye, son influence intellectuelle paraît tout aussi importante : sa bibliothèque atteint une renommée qui semble méritée – l’abbaye possède un manuscrit de saint Augustin, La Cité de Dieu, conservé aujourd’hui par la Bibliothèque Municipale de Lyon. On y vient aussi chercher une éducation. Mayeul, futur saint et abbé de Cluny, séjourne à l’abbaye au début du Xe siècle pour y parfaire son instruction. Enfin, l’architecture de l’abbaye témoigne d’une très grande richesse artistique : les chapiteaux, bas reliefs, frises et fresques de la chapelle sainte Marie-Madeleine, les vestiges de l’église abbatiale saint Martin et saint Loup sont autant de preuves confirmant que l’île fut à cette époque un véritable centre artistique de l’âge roman.

Du XIe au XIIIe siècle, l’abbaye connait son âge d’or. Sa richesse foncière, l’étendue de ses possessions la place à la tête d’une véritable seigneurie avec comme vassaux le comte de Forez, les seigneurs de Beaujeu et Montluel, … L’abbé, élu par les moines, en est le principal administrateur : il a la charge des affaires temporelles du monastère, tâche dans laquelle il est assisté par des officiers, moines désignés pour une fonction (ou office) particulière. Le cellérier, par exemple, qui à l’île Barbe réside dans le Chatelard, prend soin des dépenses de bouche, quand l’hôtelier accueille les pèlerins de passage à l’abbaye, etc.

Le déclin s’amorce à la fin du XIIIe siècle : relâchement dans le suivi de la Règle, relâchement des liens féodaux, détournement des aumônes, mauvaise gestion du patrimoine, des abbés qui ne résident plus au monastère. Au point que, vers 1350, l’archevêché mande une enquête sur le fonctionnement de l’abbaye.

Finalement, au terme d’un lent déclin de la vie monastique, peu enclins à s’astreindre davantage aux principes de rigueur de la règle de saint Benoit, les quelques moines encore en office à l’abbaye (une trentaine aux derniers jours de l’abbaye) finissent par souhaiter la sécularisation de l’abbaye. Celle-ci intervient par deux bulles papales en 1549 et 1551. Pour l’anecdote, Pierre de Ronsard, grand amateur de bénéfices ecclésiastiques, souhaita, en vain, obtenir la commende de l’abbaye de l’île Barbe.

A peine sa sécularisation proclamée, l’abbaye connait à nouveau les misères de son temps. En 1562, l’île Barbe est ravagée par les troupes protestantes du baron des Adrets qui dévastent l’abbaye et incendient la bibliothèque.

L’abbaye ne s’en relèvera jamais totalement, malgré les efforts du prévôt Claude Le Laboureur, au milieu du XVIIe, pour rétablir une vie spirituelle à la hauteur de celle qui faisait sa réputation les siècles précédents. C’est lui qui rédige en 1630 l’histoire de l’île : « Les Masures de l’Île Barbe » (pdf, 82mo), téléchargé depuis https://numelyo.bm-lyon.fr/.

Au XVIIIe, la chute des revenus de l’abbaye et le nombre peu élevé de chanoines qui y demeurent encore, poussent l’archevêché lyonnais à unir l’île Barbe au chapitre de la Cathédrale de Lyon : les archives et ce qui reste du trésor de l’abbaye sont transférés dans le trésor de la cathédrale.

En 1741, le pape supprime le titre de l’Abbaye qui devient une maison de retraite pour prêtres jusqu’en 1783.

Déclarée bien national en 1793, elle est morcelée et vendue à des propriétaires particuliers. Les bâtiments qui existaient encore sont en partie démantelés ou transformés à usage d’habitations.

Jusqu’au XVIIIe siècle l’accès à l’île s’est toujours fait par le fleuve, ce qui, d’une certaine manière, garantissait à l’abbaye un certain isolement qui contribua certainement à son prestige. Un premier pont en bois construit en 1734 du côté Saint-Rambert ne survivra pas aux crues de la Saône. L’actuel pont suspendu construit en 1829 permet de relier l’île aux deux berges de la Saône.

Aujourd’hui

Des trois églises médiévales (Notre-Dame, Saint-Loup et Sainte-Anne), il ne subsiste que l’église romane Notre-Dame, édifiée à la fin du XIe siècle pour l’usage des pèlerins, sur le côté est de l’île (face à Cuire-le-bas). Sur l’autre côté de l’île (face à St Rambert), se situait l’église de l’abbaye, consacrée à St Martin et à St Loup, jouxtée d’un cloître et du réfectoire. Au nord de l’île, se trouvaient la chapelle Sainte-Anne et la forteresse. Tous ces bâtiments étaient ceints d’un rempart protecteur.

L’île est aujourd’hui habitée par quelques personnes. Elle est composée d’une partie publique (des terrains de terre battue pour jouer à la pétanque, un grand terrain de pelouse, un ensemble de jeux pour enfants) et sa partie privée comporte deux chemins (l’impasse Saint-Loup longeant l’Auberge de l’Île Barbe et le chemin du Bas-Port menant à la Saône). Ces deux chemins ne se rejoignent pas, l’impasse Saint-Loup se terminant sur une cour privée fermée par un portail.

Zoom sur la chapelle Notre-Dame

Pendant sept siècles, la chapelle dédiée à la Vierge fut un centre majeur de la piété mariale lyonnaise avant de s’effacer progressivement face à la concurrence grandissante de Notre-Dame de Fourvière.

Des pèlerins célèbres y vinrent, en septembre 1630, le Roi Louis XIII est en séjour à Lyon et y tombe gravement malade. Le 29 septembre, l’inquiétude est à son comble et le Roi reçoit l’extrême onction, mais le Roi guérit. Pour remercier la Vierge de cette guérison, sa femme Anne d’Autriche et sa mère Marie de Médicis viennent à pied avec les dames de la Cour se prosterner dans la chapelle de l’Ile Barbe.

Cette chapelle était en si grande vénération que lorsque les bateaux descendaient la Saône, tout l’équipage devait garder le silence et se découvrir à la vue du clocher. Devant le sanctuaire, seul le patron debout sur la proue criait « Ile salut !».

L’édifice primitif était une église romane dotée d’une galerie attenante. La nef de cet édifice a été détruite après la révolution. Il reste aujourd’hui son abside surmontée du clocher dans laquelle viennent d’être dégagés de riches décors du XIIe et du XVIIe siècle, et la galerie à couverture ogivale présentant de très beaux chapiteaux romans. C’est cette galerie qui constitue la chapelle actuelle.

Reconstitution de l’abbaye

L’abbaye était entourée d’une enceinte fortifiée. Celle-ci suivait suivait le mur qui limite actuellement la promenade plantée d’arbres. On accédait au domaine de l’abbaye par deux portes : la porte Notre-Dame(4) côté Cuire-le-bas et la porte Sainte-Anne(20) côté Saint Rambert.

Plan du XVIe s

Les bâtiments de l’abbaye proprement-dite sont plaqués au centre de l’île le long du petit bras de la Saône, face à Saint-Rambert. Au cœur de cet espace se détache la masse de l’église Saint-Martin-Saint-Loup(13) édifiée à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle dans un style apparenté au roman auvergnat. Le chœur et ses absides orientées, la nef dont les deux bas-côtés sont dotés d’autels permettent de célébrer simultanément un grand nombre de messes. Le clocher carré ajouré de deux étages de baies est surmonté d’un toit de tuiles à quatre pans, un peu dans le style de celui  d’Ainay, son contemporain. On peut imaginer la vie de la centaine de moines prolongeant leurs prières autour du cloître(12) ou le quittant pour les réunions dans la salle capitulaire(14) ou le réfectoire(11) puis gagnant leurs dortoirs sur le petit bras de la Saône. La collectivité reçoit son approvisionnement par le port(19) ; à la dîmerie(7) sont stockées les denrées provenant des prieurés. L’abbé loge dans une maison séparée(10) avec sa propre chapelle dédiée à St Denis.(9). Ses restes mortels ne seront  sans doute pas mêlés  avec ceux des moines au cimetière(17) car il aura sa sépulture dans les lieux les plus sanctifiés à commencer par l’église.

En bordure du grand bras de la Saône, côté Cuire-le-bas, l’église Notre-Dame(5) est précédée d’un portique et jouxtée d’un logement réservé au petit sacristain qui avait la charge de l’entretenir et d’accueillir les fidèles qui devaient s’acquitter d’un péage. Les fidèles pouvaient se fournir en eau grâce au puits public(6) au milieu de la place. Sur cette même rive, sur les ruines du château des temps carolingiens fut construit un nouveau châtelard(21). C’est là que résidait le cellérier mais les moines s’y réfugiaient en cas de menace.

À l’extrémité nord de l’île, le prieuré Saint-André(23) était séparé du reste du monastère par sa propre enceinte. Ce prieuré avait sa chapelle dédiée à saint André et sainte Anne.

Infos pratiques

L’Île est en libre accès, sauf la partie privative qui reste accessible les lundi de 6h à 18 h et du mardi au vendredi de 6 h à 20 h. Le dimanche, de 6 h à 13 h.

Des visites sont possibles pour des groupes de 8 à 25 personnes par les propriétaires de la chapelle ou par les bénévoles de l’association des Amis de l’Île Barbe. Contact : association@ilebarbe.fr ou 06 06 66 38 19.

Île Barbe et Saint Rambert
Vidéo réalisée à l’occasion de la vente du Château de l’Île Barbe

Pour aller plus loin :
– l’Île Barbe sur Wikipedia et Wikiwand
– l’Abbaye de l’Île Barbe sur Wikipedia