Trinité de Roublev 8/8 – L’objet du colloque

Trinité de Roublev 8/8 – L’objet du colloque

1. Le contexte historique et l’icône | 2. Le thème | 3. La scène | 4. Le colloque divin | 5. Les visages et les corps | 6. Au centre de tout : la coupe | 7. Les trois anges | 8. L’objet du colloque

A ce stade, il faut reprendre le sens de la scène entière. Les trois personnages sont venus rendre visite à Abraham pour lui parler de ce qui le préoccupe. Il n’a pas de fils. Il en espère toujours un, car il lui a été promis qu’il aurait des descendants aussi nombreux que les grains de sable du rivage ou les étoiles du ciel. Mais il n’en a toujours pas et il prend de l’âge ainsi que sa femme.


Les trois personnages viennent lui annoncer un descendant pour l’an prochain. Il faut écouter Saint-Paul là-dessus : lorsque Dieu promit un fils à Abraham, il lui parla d’un descendant ; il ne parla pas de « descendants » au pluriel mais de « descendant » au singulier. Car ce descendant c’était le Christ.

Les trois personnages viennent annoncer à Abraham la naissance du Christ qui viendra sauver tous les hommes, ce Christ qui est le Verbe, le Fils. Voilà de quoi s’entretiennent les trois personnes. Mais en annonçant le salut, elles parlent de la façon dont il se réalisera, par la passion du Fils, qui déjà devine sa destinée dans la coupe. Pour assurer ce salut, il devra connaître la croix.

Regardez le Fils, à droite, la tête penchée vers la coupe, le visage grave. Il accepte d’avance sa mission douloureuse, la main droite abaissée manifestant ce mystère de son consentement.

Le Père, au centre, est tourné vers lui. Regardez la façon dont il est assis ; seule la tête penche à sa droite ; tout son corps va vers le Fils bien-aimé en qui il se complaît, comme le dit plusieurs fois l’Evangile. C’est le Fils qu’il a engendré de toute éternité et qu’il envoie parmi les hommes. Combien de fois, le Christ parlera du Père comme de celui qui l’a envoyé.

Tout en étant tout entier au Fils, le Père est aussi tout entier à l’Esprit comme pour lui donner un rôle : c’est lui qui guidera le Fils tout au long de sa vie humaine et qui l’assistera dans sa mission crucifiante. Voyez comment l’Esprit le regarde, dans une attitude ferme, droit ; il le soutiendra. Comme ce regard est à la fois plein de bonté et d’assurance.

Ici encore combien de fois nous entendrons le Christ dans l’Evangile parler de cette aide de l’Esprit : il le dira de multiples manières, par exemple en citant Isaïe : « L’Esprit de Dieu repose sur moi ; l’Esprit de Dieu m’a envoyé ».

Le Père et l’Esprit ont chacun leur main droite dirigée vers le Fils ou vers la coupe. La position des doigts, notamment de l’index et du majeur, est un geste de bénédiction « au nom du Seigneur ».

Le nom du Seigneur, c’est Jesus Christos, soit IC et XC en grec. L’index droit et la majeur incurvé forment I et C ; l’annulaire et le pouce se croisent pour former un X, l’auriculaire légèrement courbé forme de C final. C’est donc la position d’une main qui bénit au nom de Jésus-Christ. C’est pourquoi les évêques, en Occident, l’ont adoptée… et c’est de cette manière que les vieux croyants tracent sur eux le signe de la croix.

Le Père et l’Esprit bénissent le Fils en indiquant son nom de leur main droite. Mais ils font plus que désigner le Christ, ils sont garants de sa mission ; ils portent témoignage de lui.

Roublev dans son icône fixe ce moment intemporel, unique, éternel où la Trinité se dit elle-même, en parlant de l’Incarnation de Fils et au-delà de son œuvre de Rédemption. Les trois grands mystères chrétiens, c’est-à-dire les trois sujets les plus élevés de la pensée humaine sur Dieu sont en quelque sorte condensés dans cette icône. Elle est d’une pénétration théologique qu’on n’arrivera pas à épuiser.

Roublev nous montre un Dieu serviteur de l’homme, un Dieu compatissant à l’infini. Le Fils est envoyé non pas pour supprimer la souffrance d’un coup de baguette magique, mais pour la vivre, l’assumer. Regardons encore une fois le Fils : la tête penchée, le corps courbé, la main droite abaissée en signe d’acceptation, le visage vers la coupe, les yeux fixés sur elle, il sa charge de sa mission de sauveur des hommes. Il souffrira avec eux et pour eux.

Ce qui frappe le plus en Dieu ce n’est pas seulement qu’il soit doux, bon ou humble, c’est qu’il ait voulu souffrir. Roublev a senti que ce qu’il y a de plus grand en Dieu, c’est de communier à la souffrance des hommes.

La coupe sur la table est au cœur des trois anges ; mais cette table est ouverte du côté des spectateurs, de note côté, comme si la coupe nous était offerte. Roublev parle du mystère eucharistique, de cette messe qui est le cœur de la vie chrétienne… comme pour déclarer qu’on ne comprend Dieu qu’en prenant la coupe. Jésus dit de même « Si vous ne buvez pas le sang du Fils de l’Homme vous n’aurez pas la vie en vous ».

En contemplant cette icône, on est amené à méditer sur de multiples thèmes de la théologie autant occidentale qu’orientale.

Regardez la table autour de laquelle sont disposés les trois anges. C’est un autel romain. L’ouverture que l’on voit sur le devant est typique de ce type d’autel : la châsse contenant les reliques des martyrs étaient placées à l’intérieur de l’autel et la cavité aménagée le plus souvent sur le devant de l’autel permettaient aux fidèles de la faire toucher par des morceaux d’étoffe qu’ils emportaient chez eux. Cette cavité s’appelle « confessio ». On ne trouve pas ce type d’autel en Orient. Roublev fait intentionnellement allusion à l’Occident.

Rappelons qu’occidentaux et orientaux ont une théologie différente sur le dogme du mystère de la Trinité. Les orientaux s’en tiennent au Credo défini aux conciles de Nicée et Constantinople : « L’Esprit procède du Père ». Les occidentaux ont un peu introduit dans ce Credo une formule nouvelle : « L’Esprit procède du Père et du Fils ». Après la séparation des deux églises, orientaux et occidentaux se mirent à se traiter mutuellement d’hérétiques.

Roublev a su intégrer dans sa méditation les deux positions orientale et occidentale. Relevez les attitudes respectives des trois personnes avec le jeu de leurs mains et celui de leurs regards ; elles rendent compte de toutes les définitions dogmatiques.

« L’Esprit procède du Père » : le Père au centre porte ses regards vers l’Esprit, comme s’il se donnait à lui. L’Esprit tient tout de lui.

« L’Esprit procède du Père et du Fils » : regardez le visage du Père et celui du Fils, leur manière d’être assis, leur inclination ; ils sont tous deux tournés vers la gauche, vers l’Esprit.

« L’Esprit procède du Père par le Fils », c’est la formule qui rallie pratiquement occidentaux et orientaux : le Père porte vers l’Esprit mais en même temps par sa main droite et par l’ensemble de son attitude, il englobe le Fils à droite, il passe par lui pour se donner à l’Esprit.

Toutes les sensibilités théologiques sont respectées ; aucun théologien, de quelque bord qu’il soit, ne saurait être froissé à la vue de cette icône.