Théorie du chaos 7/10 – Compléments au livre de Gleick

Théorie du chaos 7/10 – Compléments au livre de Gleick

Cette série d’articles consacrés à la théorie du chaos constitue la fiche de lecture du livre de James Gleick que j’ai rédigée en 2000 dans le cadre d’un 3ème cycle en organisation.

1.Introduction | 2.De la SA (science absolue) à la SARL (science à rationalité limitée) | 3.De l’ordre au chaos | 4.Le miroir : de l’ordre au chaos à l’ordre | 5.Du chaos à l’ordre | 6.Conclusion | 7.Compléments au livre de Gleick | 8.Glossaire | 9.Sommaire du livre


L’étude de la complexité et du chaos, au départ mathématique et physique, n’a pas manqué de s’étendre à d’autres domaines comme celui des sciences sociales, politiques et économiques.

7.1 Chaos et sciences sociales

A l’instar des phénomènes physiques complexes,les sociétés humaines peuvent se révéler,elles aussi, complexes et/ou chaotiques. Mark Michaels a déterminé sept lois fondamentales relatives aux comportements organisationnels et aux systèmes sociaux. Ces sept lois établissent que des systèmes simples peuvent devenir complexes, que ces systèmes sont dynamiques, sont bâtis sur un feed-back positif, sont sensibles aux conditions initiales et sont auto-organisationnels. Ces systèmes,toujours selon Michaels, peuvent être contrôlés parle chaos.

Ilya Prigogine, Erwin Schrödinger, S. Kauffmann et H. Atlan ont démontré certains aspects des lois de Michaels et établi des conditions liées à l’établissement de l’auto-organisation dans les systèmes complexes telles l’existence d’un état loin de l’équilibre, la nécessité de non-linéarité, de redondance et de bruit, une certaine résistance au changement ainsi qu’une cohérence du système.

La théorie du chaos ne constitue pas une autre approche des sciences sociales mais s’inscrit naturellement dans la lignée de théories plus générales en sociologie ou en science politique comme le structuro-fonctionnalisme ou le systémisme. Les outils développés pour l’étude du chaos peuvent ainsi aider à la compréhension des systèmes sociaux ou politiques.

7.2 Chaos et économie

William Baumol et Jess Benhabib se sont intéressés à la signification de la théorie du chaos et ses applications à l’économie. Ils mettent en évidence que l’étude de phénomènes économiques, d’apparence complexes et chaotiques, peut être facilitée par l’application de certains développements de la théorie du chaos. Ils ajoutent même que dans certains cas, l’utilisation d’outils tels que le diagramme de phase permet justement de démontrer que ces phénomènes chaotiques ne le sont pas en réalité et sont le fruit d’un système non-linéaire déterministe.

Blake LeBaron, toujours en économie, s’est intéressé au problème de la prévision à partir de recherches effectuées sur la dynamique chaotique dans les séries temporelles économiques. Ces recherches ont évidemment un attrait dans le domaine des mouvements commerciaux, de la bourse et des marchés financiers ainsi que dans l’étude des cycles économiques. Les résultats observés sont très variables. Dans certains cas, l’analyse des séries temporelles par les outils dérivés de la théorie du chaos permet de mettre en évidence une non-linéarité et/ou la présence d’un attracteur. Cependant, dans le domaine de la prévision,diverses études menées sur des séries temporelles n’ont pas apporté de preuves réellement convaincantes quant à la suprématie des outils du chaos sur les outils statistiques traditionnels.

Les applications de la théorie du chaos en économie ne s’arrêtent pas là. De nombreuses recherches ont aussi été effectuées dans l’étude des cycles économiques de Kondratief, de l’économie spatiale et de la rationalité économique.

7.3 Chaos et sciences politiques

Dans l’étude des conflits, il faut mentionner les travaux d’Alvin Saperstein. Celui-ci s’est intéressé aux systèmes de nations, leurs relations et la prévision en terme de guerre et de paix. Il s’est également intéressé à l’instabilité de crise, c’est à dire l’avènement de petits points de divergence entre nations et leurs conséquences.Cette modélisation doit permettre normalement une certaine prédictibilité à très court terme d’une guerre mais ne permettra jamais,naturellement, de déterminer à l’avance l’issue de celle-ci.

M. Wolfson s’est également intéressé à la dynamique non-linéaire des conflits internationaux.Dans le domaine des études sur la course aux armements, il faut citer G. Mayer-Kreiss qui s’est attaché à définir des modèles non-linéaires pouvant expliquer certains comportements liés à la recherche de la puissance militaire.

7.4 Chaos et organisation

De même que l’excès d’ordre engendre désordre et cacophonie, la théorie du chaos nous enseigne qu’il contient en lui-même ses propres facteurs d’équilibre et d’ordre.

Voici un exemple : l’expérience de la conduite hivernale nous apprend que lorsque notre voiture s’engage sur une surface glacée et dérape, il est beaucoup plus dangereux de tenter de ramener immédiatement l’automobile dans un tracé en ligne droite (donc linéaire) que d’utiliser l’énergie engendrée par le dérapage pour ré-équilibrer la voiture par un contre-dérapage contrôlé. Les conducteurs expérimentés savent qu’ils doivent abandonner leur ancien paradigme (appliquer les freins en cas de danger) et en choisir un nouveau (utiliser le dérapage pour rétablir l’équilibre).

Pour accepter le nouveau paradigme, il faut, comme le dit Joël de Rosnay, « comprendre par la synthèse plutôtque par l’analyse« . Il explique que la turbulence de la situation sociale actuelle rejoint la théorie du chaos en ce qu’elle est génératrice de changement, de façons différentes d’aborder les problèmes, de nouveau paradigme.

À l’opposé, l’ordre en place depuis le début des années cinquante a, par-delà la stabilité qu’il favorisait, engendré la rigidité et une difficulté de plus en plus grande à s’adapter aux conditions socio-économiques distinctes des années 90.

Appliquée au fonctionnement des organisations,cette approche laisse donc entendre que la concentration du pouvoir au plus haut niveau de l’échelle hiérarchique entraîne une rigidité telle que l’organisation dans son ensemble risque de se retrouver dans l’incapacité de s’adapter rapidement au changement.

Les organisations doivent accepter un certain désordre en favorisant, au niveau opérationnel notamment, une plus grande autonomie permettant à la fois l’adaptation rapide à la réalité de l’organisation et l’imagination de solutions nouvelles, imprévisibles même, à l’intérieur des mécanismes traditionnels.

A l’écoute des travaux d‘Ilya Prigogine, deux visions du mode d’organisation et de management des entreprises s’affrontent :une vision conventionnelle, qui pose que l’entreprise est la somme des activités et des entités qui la composent ; une vision dynamique de l’entreprise, éloignée de l’équilibre, qui pose que l’entreprise est un système global composé de l’ensemble de ses processus et de ses structures. Cette entreprise est probabiliste et non-déterministe : elle peut être pilotée mais pas contrôlée.